Un cours auquel je n'ajouterai pas une virgule non plus !

 
LA VERSIFICATION

 par Ghislaine Zaneboni

 

Le cours s’appuie, pour les exemples, sur le texte de Obaldia extrait des Innocentines : « Le plus beau vers de la langue française (voir à la fin).

 I. DEFINITION

 La versification est l'ensemble des techniques utilisées pour écrire un poème ; elle n'est pas obligatoirement synonyme de poésie : la poésie est un art qui s'efforce de toucher la sensibilité du lecteur, comme son imagination, essentiellement par un travail sur la forme (musicalité, métaphores...). Elle a toujours été considérée comme un langage à part, un langage sacré, mais elle n'est pas obligatoirement versifiée.

A l'origine, (Antiquité, Moyen Age), la poésie est un chant généralement accompagné de la lyre, (de là, le terme de lyrisme) Ensuite, elle est déclamée. De nos jours, elle est surtout lue. A chacune de ces étapes a correspondu une évolution de la poésie (Apollinaire, et ses Calligrammes).

Jusqu'au XIXe siècle, la poésie est fortement codifiée. Elle suit de façon obligatoire les règles de "La Pléiade", mais surtout de Malherbe, inspiré de la Poétique d'Aristote (philosophe grec), et de Boileau qui s'est contenté de reprendre les règles de Malherbe. Après le XIXe siècle, surtout avec Rimbaud, considéré comme le père de la poésie moderne, les règles seront peu à peu oubliées.

 

II. LA STRUCTURE DES VERS

 A. Le décompte des syllabes

 1. Le problème du "e" muet

 a) Le "e" muet ne se compte dans le nombre de syllabes que s'il est suivi, à l'intérieur du vers, par une consonne ; on ne le compte jamais s'il est suivi par une voyelle, ou s'il est à la fin du vers.

b) Exemples : vers 16, 17, deux alexandrins :"C'était l'heure divin(e)/

                                                                               où sous le ciel gamin"

                        vers 29, treize syllabes :"Et que vous aurez un(e) petit(e) ami(e) anglais(e)"

 

2. Diérèse, synérèse

 a) On fait  une "diérèse" lorsque l'on prononce de façon séparée les deux termes d'une diphtongue (en français, le plus souvent, une diphtongue est l'adjonction d'une semi-consonne et d'une voyelle).

 Exemple :  A         FeK     Si       

                            ffec      ti         on
                   1          2         3         4  syllabes

 

b) La "synérèse", c'est le fait de prononcer les deux termes de la diphtongue dans une seule syllabe.

 Exemple : A        FeK        Sjô

                  A        ffec        tion

                    1          2            3  pieds

 3. Les liaisons

 Ne pas oublier que, jusqu'au milieu du XXe siècle, on prononçait les liaisons.

Exemple :  "Petite amie"    4 Pieds

"Petites_amies"    5 Pieds

 Cette obligation est parodiée par Obaldia : vers 2. 11. 28. 37. 38. 41

 B. La rime

 1. Définition

 a) C'est un élément sonore du rythme qui ponctue la fin de chaque vers et provoque des échos entre deux ou plusieurs vers.

 b) Une rime intérieure ou "léonine", c'est le fait de reproduire le même son au milieu du vers et à la fin.

 2. Disposition des rimes

 a) Alternance obligatoire entre rimes féminines et masculines. La rime féminine se termine toujours par un "e" muet, une rime masculine par une syllabe accentuée.

rime masculine :              vers 1

rime féminine :                vers 29

 b) Les différents groupes de rimes :

* Embrassées:           ABBA    vers 29 à 32      

 * Croisées:                ABAB    vers 44 à 47      

 * Suivies ou plates :  AABB    vers 1 à 4

 

 3. Les qualités de la rime

 a) Les différents degrés de richesse des rimes :

* Rime pauvre : un seul son est repris dans deux vers. (1° et 2° vers).

* Rime suffisante : deux sons se correspondent dans la rime. (Vers 3 et 4, vers 18 et 19).

* Rime riche : elle fait coïncider au moins trois sons. (Vers 20 et 23, vers 30 et 31).

 b) Rimes mauvaises et bonnes rimes :

Une rime est mauvaise quand elle est trop facile ; il est théoriquement interdit de faire rimer deux verbes conjugués ("chantions", "dansions"), deux adverbes en "-ment".

 c) Les rimes doivent être en accord avec l'orthographe : il est interdit de faire rimer singulier et pluriel, (comme aux vers 1 et 2).

 
C. La musicalité

 L'analyse de la versification, des effets sonores, des effets rythmiques constituent l'étude de la musicalité. Cette étude est primordiale quand on lit des textes littéraires et pas seulement de genre poétique. Un écrivain est avant tout un amoureux des mots, pour leur "physionomie" dirait Valéry.

 1. Les effets sonores (concernent aussi la prose)

 a) Les allitérations

C'est le fait de répéter la même consonne : le [ ] dans le premier vers :

"Le Geai Gélatineux Geignait dans le Jasmin"

 b) Les assonances

C'est le fait de répéter la même voyelle.

 c) Les échos sonores

On reprend des syllabes entières : assonances + allitérations

2. Les effets rythmiques (concernent aussi la prose )

 Il est déterminé par le nombre de syllabes dans le vers, la longueur des phrases, la césure, la place et le nombre de coupes, par l'accentuation, la ponctuation, les répétitions, les éventuelles énumérations (binaires, ternaires, etc.), les rejets et enjambements, les parallélismes, les chiasmes, les rythme croissant ou décroissant

 a) La césure : les vers traditionnels sont en général construits en deux versants séparés par une pause : c'est la césure. Dans les grands vers, cette pause a une place déterminée et sépare le vers en deux "hémistiches".

 b) Les coupes sont les pauses secondaires dans le vers.

 c) Les accents :

L'accentuation correspond à l'intonation des mots, à l'insistance sur une ou plusieurs syllabes. (L'accent tonique existe en français comme en anglais et d'autres langues...)

Exemple :

"Le geai gélatineux geignait dans le jasmin

"Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant.

 d) La versification et la syntaxe

 D'après le schéma du vers primitif, la fin du vers coïncide avec un arrêt dans la syntaxe, de sorte que l'on s'arrête naturellement à la fin de chaque vers à cause du sens. Toutefois, il existe des modulations à cette loi :

 - Le rejet

Vers 1 : -----------------------

Vers 2 : -----/-----------------

 - L'enjambement (ex : vers 35. 36)

 Vers 1 : --------------/--------

Vers 2 : -----------------------

 

TABLEAU POUR L'ANALYSE DE LA MUSICALITE

EFFETS RYTHMIQUES

 

EFFETS SONORES

v      Longueur phrases ou vers

v      Ponctuation

v      Coupes

v      Rejet, enjambement

v      Énumération

(binaire, ternaire...)

v      Rythme croissant, décroissant

v      Parallélismes

v      Chiasme

v      Accentuation

Les répétitions (dont les anaphores) jouent

v      Assonance (répétition volontaire et poétique d'une même voyelle)

v      Allitération (répétition volontaire et poétique d'une même consonne)

v      Échos sonores

v      Rimes

 

 

 

 

un rôle à la fois rythmique et sonore

 

III. LES DIFFERENTES SORTES DE VERS

 A. Les vers pairs, mètres majeurs de la poésie traditionnelle

 1. L'octosyllabe

 C'est un vers de huit pieds, le plus ancien de la poésie française.


2. Le décasyllabe

Vers de dix pieds. La césure se trouve obligatoirement, soit après le 4° pied, soit après le 6°, forcément entre deux mots.

 
3. L'hexasyllabe

 Vers de six syllabes (beaucoup moins fréquent).

 4. L'alexandrin

C'est un vers de douze pieds. La césure se trouve obligatoirement après le 6° pied, partageant le vers en deux hémistiches (séparés dans l'exemple par un "/" représentant la césure).

Ex : Six syllabes/six syllabes : " Le geai gélatineux / geignait dans le jasmin".

L'alexandrin est né au XIIe siècle, et prend son nom au XVe siècle, car il fut utilisé dans le Roman d'Alexandre. A partir du XVIe siècle, il devient le plus grand vers français, utilisé dans les genres nobles (épopée, tragédie).

 
B. Les vers impairs

 Ils existent dès le XVIe siècle et au XVIIe siècle dans les genres légers (Fables et Contes de J. de La Fontaine). Mais ils sont surtout utilisés au XIXe siècle avec la poésie de Verlaine et des Symbolistes. Cf. "Art Poétique" de Verlaine :

"De la musique avant toute chose

  Et pour cela préfère l'Impair"   (9 syllabes : enneasyllabe).

Pentasyllabe : vers de 5 syllabes

Heptasyllabe : vers de 7 syllabes.

 C. Les petits vers

 Ce sont des vers au-dessous de six syllabes. Au dessous de cinq syllabes (quintasyllabes, pentasyllabes) ils sont rarement utilisés seuls.

Exception : "L'Automne" de Verlaine

          «   Les sanglots longs            (4)

              Des vi-olons (diérèse):    (4)

              De l'automne                    (3)

              Blessent mon coeur         (4)

              D'une langueur                (4)

              Monotone »                      (3)

 

IV. LES GROUPES DE VERS

 A. Les strophes

 1. Deux vers        distique

2. Trois vers        tercet

3. Quatre vers    quatrain

4. Cinq vers        quintil      (ex. première strophe)

5. Six vers           sizain

6. Dix vers          dizain

 

B. Les poèmes à forme fixe 

 Ce sont les poèmes dont la structure est déterminée et figée.

 1. Lai, Virelai, Rondeau, Ballade        

Ce sont des genres utilisés au Moyen Age, aux règles strictes mais ils seront rapidement abandonnés.

 2. Le sonnet           

 Utilisé depuis la Renaissance, il est composé de deux quatrains et de deux tercets aux rimes obligatoirement disposées ainsi :

                                             

1er quatrain

2nd quatrain

1er tercet

2nd tercet

Ou  2nd tercet

A

A

C

E

E

B

B

C

E

D

B

B

D

D

E

A

A

 

 

 

  

V. LA VERSIFICATION DANS LA POESIE MODERNE

 

A. Le vers traditionnel

      

Il continue d'être utilisé, mais les règles sont assouplies. Exemple : Valery, qui parlait de "règles exquises" ; Aragon, après la période surréaliste.

B. Le vers libre

 

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Il ne suit pas les règles de versification dans le nombre de syllabes, comme dans le système de rimes ; il est généralement court et témoigne d'une attention particulière à la forme (effets sonores et rythmiques, accentuation). Cf. les Innocentines, de R. de Obaldia.


 

C. Le verset

 

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C'est au départ la forme utilisée pour les livres sacrés (Bible, Coran, Thora). Au XXe siècle, certains auteurs la remettront à l'honneur, en particulier Gide et Claudel, pour produire des textes très déclamatoires. Le verset tient de la prose et du vers ; il associe le paragraphe à des membres de phrases très courts, quelquefois réduits à un mot.

 

D. Le poème en prose


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Il se présente comme un passage de roman dans sa structure. Il peut se subdiviser en paragraphes, mais il est l'objet d'un important travail sur la forme (effets sonores, rythmiques, procédés rhétoriques), et son sujet est généralement un sujet poétique.

Certains passages de romans peuvent quelquefois être assimilés à de véritables poèmes en prose. (Voir Colette, Chateaubriand). Baudelaire : Petits poèmes en Prose.

 

 

 

 Le plus beau vers de la langue française

 


« Le geai gélatineux geignait dans le jasmin »
Voici, mes zinfints
Sans en avoir l’air
Le plus beau vers
De la langue française.

Ai, eu, ai, in
Le geai gélatineux geignait dans le jasmin…

Le poite aurait pu dire
Tout à son aise :
« Le geai volumineux picorait des pois fins »
Eh bien ! non, mes zinfints.
Le poite qui a du génie
Jusque dans son délire
D’une main moite
A écrit :

« C’était l’heure divine où, sous le ciel gamin,
LE GEAI GÉLATINEUX GEIGNAIT DANS LE JASMIN. »

Gé, gé, gé, les gé expirent dans le ji.
Là, le geai est agi
Par le génie du poite
Du poite qui s’identifie
À l’oiseau sorti de son nid
Sorti de sa ouate.

Quel galop !
Quel train dans le soupir !
Quel élan souterrain !
Quand vous serez grinds
Mes zinfints
Et que vous aurez une petite amie anglaise
Vous pourrez murmurer
À son oreille dénaturée
Ce vers, le plus beau de la langue française
Et qui vient tout droit du gallo-romain :

« Le geai gélatineux geignait dans le jasmin »

admirez comme
voyelles et consonnes sont étroitement liées
les zunes zappuyant les zuns de leurs zailes.
Admirez aussi, mes zinfints,
Ces gé à vif
Ces gé sans fin
Tous ces gé zingénus qui sonnent comme un glas :
Le geai géla… « Blaise ! Trois heures de retenue.
Motif :
Tape le rythme avec son soulier froid
Sur la tête nue de son voisin.
Me copierez cent fois :
Le geai gélatineux geignait dans le jasmin. »


René de Obaldia
extrait du recueil   Innocentines  (1996)




 
 
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