S1 Des personnages issus de la tragédie

Support : Mme de Lafayette, La Princesse de Montpensier (1662)

Objectif : lecture analytique

Problématique : Comment se manifeste la parenté des personnages romanesques avec les personnages de la tragédie classique au XVIIème siècle ?

 

Intro. :

 

  • Femme de lettres, appartenant à la noblesse,  Mme de Lafayette a fréquenté toute sa vie les cercles mondains et littéraires, ainsi que l’entourage de la Cour. Parmi ses amis, on compte Mme de Scudéry, auteur de romans précieux,  Henriette d’Angleterre, future duchesse d’Orléans (càd épouse du cousin du roi) ,La Rochefoucauld (auteur des Maximes).

Si son œuvre la plus célèbre reste La Princesse de Clèves , publié en 1678, elle est l’auteur d’autres œuvres romanesques, telles que Zaïde.

  • Le roman de Mme de Lafayette, publié en 1662, s’ouvre sur un tableau de la Cour de France, dans les dernières années du règne de Charles IX. Mme de Montpensier, amoureuse du duc de Guise, a été mariée au Prince de Montpensier. Après plusieurs années, elle revoit Guise et comprend que son amour pour lui n’est pas mort ; la jalousie de son mari la pousse à recevoir son amant dans sa chambre et le précepteur et ami de son mari, le Comte de Chabannes, également amoureux d’elle, se sacrifie pour sauver son honneur et couvrir la fuite de Guise. La nouvelle bascule alors dans l’histoire tragique. Ces dernières sont mises à la mode au XVIe siècle par Pierre Boaistuau[1]. Elles seront reprises au XVIIème par François de Rosset.L’extrait étudié constitue le dénouement de ce court roman, souvent considéré comme une nouvelle.
  • Nous nous interrogerons sur les aspects dramatiques (au sens de « théâtral ») de l’extrait 
  • Et pour cela  nous étudierons en premier lieu le décor, puis les personnages.

I Une scène de théâtre

  • 3 personnages dans une pièce close : « le Prince de Montpensier » l. 1, « la princesse » l.5
  • 2 parties : la « scène" l.1 à 29, puis la narration l.30 à la fin
  • Dans la 1ère  partie : présence de « didascalies », qui nous renseignent  sur l’attitude, le ton, les gestes et les déplacements des personnages : « d'un ton qui faisait voir qu'il avait encore de l'amitié pour lui » l.2 ; « le comte de Chabanes ouvrit plusieurs fois la bouche sans pouvoir parler » l. 9-10 ;  «La princesse […] se leva pour se mettre entre−deux »
  • La 1ère partie est essentiellement constitué de paroles rapportées au style direct, qui constituent un dialogue entre les personnages. L’alternance des points de vue internes, d’abord le Prince, puis le Comte , en correspondance avec leur prise de parole, et enfin le point de vue interne au duc, renforce l’idée que l’on assiste à une scène de théâtre, où l’attention se porte alternativement sur le personnage qui parle et sur celui qui lui répond.
  • Le décor : la chambre de la princesse, un lieu clos et privé, qui semble agencé comme une véritable scène de théâtre, avec une sortie qui passe par les appartements du Prince, qui en figureraient les coulisses.
  • La situation : un quiproquo, éternel triangle amoureux,  sauf que le prince se trompe sur l’identité du 2ème homme
  • scène de dénouement : comme dans la tragédie classique, on connait le destin des personnages : la princesse meurt « d’avoir perdu l’estime de son mari, le cœur de son amant, et le plus parfait ami qui fût jamais », Chabannes meurt assassiné la nuit de la Saint-Barthélémy, Guise se console avec la marquise de Noirmoutiers, le Prince est rappelé à la Cour pour combattre les huguenots.
  • le souci de la bienséance : comme dans la tragédie classique, la mort n’est pas représenté sur « scène » c'est-à-dire lors de la confrontation des personnages, mais dans la 2ème partie, entièrement narrative. Mme de Lafayette respecte ainsi la règle de bienséance qui ne permet pas de représenter la mort sur scène. Par ailleurs, les relations amoureuses entre le Duc et la princesse sont suggérés par le fait qu’il se trouvait dans sa chambre (ce qui explique aussi la colère du mari y découvrant Chabannes : la chambre représente l’intimité, une femme ne peut y admettre un homme en privé sans y perdre sa réputation)

II Des personnages tragiques : Plus qu’une scène de théâtre, il s’agit avant tout ici d’une scène tragique.

  • Les personnages appartiennent tous à la plus haute noblesse : « Prince », « Duc », « Comte ». Le Duc de Guise est en outre un personnage historique, connu pour ses exploits guerriers (un héros, donc, tout comme le Prince de Montpensier, qui a guerroyé pour le compte du roi de France ; la famille de Montpensier est par ailleurs alliée aux Bourbons, c'est-à-dire à la famille royale). Mme de Lafayette s’est inspirée de personnages historiques et a mis en scène dans son œuvre la rivalité entre les Guise et les Montpensier.
  • Deux d’entre eux  sont en proie à un dilemme : le Comte doit choisir entre son amitié pour le Prince, dont il a été le précepteur, et son amour pour la femme de celui-ci ; le Prince doit choisir entre son ami et sa femme : « Est−il possible qu'un homme que j'ai aimé si chèrement choisisse ma femme entre toutes les autres femmes pour la séduire ? Et vous, Madame, dit−il à la princesse en se tournant de son côté, n'était−ce point assez de m'ôter votre coeur et mon honneur, sans m'ôter le seul homme qui me pouvait consoler de ces malheurs ? » l. 4 à 7 ; enfin, quoique la princesse reste silencieuse dans la scène, on peut penser qu’elle-même est confronté à un dilemme, choisir entre innocenter « le plus parfait ami qui fût jamais » et son amant.
  • La mort, la souffrance, la vengeance, et l’amour impossible, qui sont des thèmes récurrents de la tragédie,  sont très présents dans le texte, comme en témoignent les champs lexicaux qui s’y rapportent : « ces malheurs »l.7, « ma mort vous vengera »l.13, « il faut que je me venge »l.21-22(6 occurrences en tout de termes de la même famille, substantifs ou formes verbales dans le texte),  « douleur mortelle »(2 occurrences , l. 15 et 35 ),  « Ce fut le coup mortel pour sa vie »l., sur la toile de fond du « massacre » de la Saint-Barthélémy….Deux des quatre personnages présents dans la scène meurent, et l’on peut penser que ce sont finalement les plus sincères et les plus innocents.
  • Il s’agit enfin d’un quiproquo tragique, puisque le Prince de Montpensier se trompe sur l’identité de l’amant de sa femme, et que le comte se sacrifie pour le bien de celle-ci.

CCL°

  • Synthèse : la parenté des personnages romanesques avec les personnages de la tragédie classique apparaît ici de manière évidente : au XVIIème siècle, le roman qui reste un genre décrié parce que trop futile aux yeux de certains, tente de gagner ses lettres de noblesse, en s’arrimant au genre noble de l’époque : la tragédie. De plus, Mme de Lafayette écrit pour le public cultivé de la Cour et de ses satellites, elle a donc à cœur de leur parler d’un monde qu’ils connaissent. Enfin comme elle le fera dans La Princesse de Clèves 15 ans plus tard, elle mêle fiction et réalité : son amie la Grande Mademoiselle, cousine du roi et  duchesse de Montpensier ne lui adressera plus la parole après la parution du roman, qui met en scène les amours plus ou moins romancées de sa bisaïeule.
  • Ouverture : Dans cet extrait, la Princesse de Montpensier apparaît bien comme l’anti-princesse de Clèves, comme le souligne Mme de Lafayette dans les dernières lignes de son œuvre : en effet la Princesse meurt d’avoir cédé à ses passions, tandis que la Princesse de Clèves, sa cadette (1678) mourra de n’y  avoir pas cédé.


[1] Pierre Boaistuau, dit Pierre Launay, né vers 1500 à Nantes, mort en 1566 à Paris), était un compilateur, traducteur et écrivain français. Premier éditeur des nouvelles de Marguerite de Navarre, il est l’inventeur de deux des genres les plus caractéristiques de la seconde moitié du XVIe siècle, l’« histoire tragique » et l’« histoire prodigieuse .C’est lui qui fit connaître à l’Europe l’histoire de Roméo et Juliette

 




 
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